Hospimedia : « L’Agence nationale à la performance sanitaire et médico-sociale (Anap) a récemment mis en place un centre national de ressources dédié à la transition écologique. Qu’est-ce qui vous a amené à créer un tel centre ?
Émeline Flinois : Avant de parler de la mise en place du centre, il faut revenir à la genèse. Ce centre s’inscrit dans la trajectoire que suit l’Anap depuis maintenant plusieurs années. La transition écologique touche à la fois à la qualité des soins, la qualité de vie au travail, l’attractivité des établissements et à leur soutenabilité économique. C’est la raison pour laquelle, fort de cet enjeu stratégique qui touche énormément de sujets pour les établissements sanitaires et les structures médico-sociales, l’agence s’est positionnée depuis plusieurs années comme un acteur clé de la transition écologique à la fois auprès des pouvoirs publics, des professionnels de santé, des structures et des établissements. Notre action s’appuie également sur la feuille de route nationale de planification écologique qui a fixé les objectifs pour le système de santé que l’on traduit de manière opérationnelle. Au final, sur ces dernières années, l’Anap a accompagné 900 établissements ou structures via l’appui terrain développement durable, lancé début 2022, qui leur a permis d’engager ou d’approfondir leur démarche de transition écologique. Près de 500 dirigeants ont été formés gratuitement à la transition écologique à travers des masterclass. Nous avons lancé dans ce cadre une plateforme de recensement des bonnes pratiques en transition écologique au nombre désormais de 140. Et j’ai vérifié nous sommes à 144 000 connexions depuis son lancement.
H. : Ces chiffres témoignent-ils d’un intérêt de la part des professionnels et des structures ?
E. F. : C’est une preuve que ce type de plateforme est attendu très fortement par les professionnels et qu’elle trouve son public. L’Anap a également lancé une plateforme de recensement des aides au financement de la transition écologique. Nos fils juridiques, qui synthétisent et centralisent toute la réglementation applicable thème par thème, font également partie des productions très utilisées. Ils cumulent près de 40 000 téléchargements avec deux mises à jour par an. La démarche est celle de mutualiser, d’accompagner et d’accélérer. Une triple mission que s’est donnée l’Anap au service de la transition écologique des établissements.
À l’inverse, les outils courts, immédiatement opérationnels, d’actualiser ont des chances de se retrouver sur le centre.
Fort de l’ensemble de ces productions et des demandes à la fois du terrain, du niveau national, nous avons voulu avec ce centre de ressources national de transition écologique en santé lever un frein majeur, qui remontait fortement de la part des établissements et des structures, celui d’un manque de lisibilité et de temps face à une offre d’outils souvent dispersée.
H. : Quel est le but de ce centre de ressources ?
E. F. : L’Anap a voulu cette plateforme nationale pour faire en sorte que les professionnels en établissement puissent retrouver gratuitement, en un seul endroit, toute la ressource et les outils pour qu’ils puissent passer à l’acte en matière de transition écologique. Là aussi le succès est au rendez-vous puisque au bout de deux mois environ après le lancement nous comptabilisons déjà 6 000 connexions. Preuve qu’elle a trouvé manifestement son public.
H.: Quel est le profil de ce public ?
E. F. : On vise à la fois les directeurs des structures, les ingénieurs, les conseillers en transition énergétique et écologique, lorsqu’ils sont présents, les référents de transition écologique, les médecins, les cadres de santé, les soignants. La plateforme couvre douze thématiques comme l’énergie, l’immobilier, l’eau, les achats, l’alimentation, les déchets… L’Anap a recensé plus de cent outils opérationnels sur cette plateforme, dont les siens et ceux de ses partenaires formels ou informels, comme ceux de l’Agence de la transition écologique.
H. : Comment procédez-vous pour recenser les outils qui se retrouveront sur le centre national de ressources ?
E. F. : Nous regardons régulièrement ce que fait cette agence. Certains travaux qui vont être par exemple des guides très techniques, très denses, nous ne les recenserons pas car ils nécessitent un temps d’appropriation assez long et une temporalité dont les établissements ou les professionnels ne disposent plus aujourd’hui. À l’inverse, les outils courts, immédiatement opérationnels, ont des chances de se retrouver sur le centre. C’est pour cela qu’une mise à jour permanente est prévue. Le but est aussi de s’assurer qu’une ressource est toujours d’actualité. Elle sera peut-être amenée à être déclassée parce que d’autres auront été produites plus pertinentes, plus courtes, plus opérationnelles ou bien tout simplement parce que la réglementation aura évolué.
H. : Comment travaillez-vous à l’alimentation de ce centre de ressources ?
E. F. : On s’appuie sur l’ensemble de notre réseau de partenaires et sur la totalité des équipes de transition écologique qui, sur chacune des thématiques, recense de manière permanente l’ensemble des outils et productions disponibles. En ayant toujours en tête quand même qu’il faut que la ressource réponde à un parcours simple. Il ne s’agit pas de complexifier. Encore une fois, l’objectif est de simplifier, d’accélérer, de donner de la lisibilité, pas de rendre les choses plus compliquées qu’elles ne pourraient l’être.
Une mise à jour d’un pas à pas [sur l’]énergie est prévue d’ici la fin du premier trimestre.
Nous restons sur une action en quatre étapes et il faut que les outils ou les productions correspondent à une de ces étapes. Soit on est sur l’étape une qui est de maîtriser les enjeux avec les fiches, les formations qui posent le cadre environnemental, réglementaire, économique et sanitaire. S’évaluer correspond à la deuxième étape, avec des applications. Sur ce point, on a plutôt mis en avant les dernières évolutions du score développement durable lorsque les datas sont disponibles pour un établissement à la fois pour mesurer son empreinte ou sa conformité réglementaire. Cette partie-là, sur l’adéquation réglementaire, fonctionne très bien.
H. : Quelles sont les deux dernières étapes ?
E. F. : La troisième étape est d’être en mesure de pouvoir structurer sa stratégie. C’est là que nous allons plutôt mettre les ressources techniques, qui ne sont pas que celles de l’Anap, pour bâtir une trajectoire et un plan d’actions sur chacune des thématiques. Il y a des thématiques sur lesquelles l’agence est positionnée depuis longtemps, comme l’énergie par exemple, où l’on va avoir beaucoup de production. D’ailleurs, une mise à jour d’un pas à pas énergie est prévue d’ici la fin du premier trimestre. Il y a d’autres éléments sur la question notamment l’adaptation au changement climatique qui sont des sujets encore nouveaux et sur lesquels nous n’avons pas encore fourni de ressources ou d’outils immédiatement opérationnels. Dans ce cas, l’Anap va plutôt s’appuyer sur d’autres ressources ou d’autres partenaires pour pouvoir l’implémenter. Je n’oublie pas la quatrième étape, qui est extrêmement importante, celle de s’inspirer de retour d’expérience. C’est se dire « j’ai envie d’y aller mais je ne suis pas sûr de pouvoir passer à l’action ». La plateforme permet de s’inspirer de bonnes pratiques, de s’appuyer sur de l’existant et de pouvoir contacter un collègue qui a mis en place l’initiative. Cela renforce la logique de pair à pair et de voir que d’autres l’ont fait et que oui c’est possible aussi dans ma structure.
L’idée est vraiment d’accompagner les établissements de A à Z, de l’étape de diagnostic à l’étape de mise en œuvre, de la compréhension des enjeux jusqu’à l’impact concret sur le terrain, tout en tenant compte d’une maturité.
H. : Quelles sont les difficultés rencontrées sur la mise en place de ces initiatives ?
E. F. : Les difficultés dans lesquelles il ne faut pas tomber sont celles de ne pas mobiliser les équipes ou encore de ne pas trouver les outils à utiliser. Dans cette quatrième étape, la plateforme recense aussi le financement de la transition écologique. Si besoin, la structure peut avoir recours ou mobiliser un appui terrain spécifique à l’Anap afin de sécuriser et d’accélérer sa démarche. L’idée est vraiment d’accompagner les établissements de A à Z, de l’étape de diagnostic à l’étape de mise en œuvre, de la compréhension des enjeux jusqu’à l’impact concret sur le terrain, tout en tenant compte d’une maturité qui est variable d’un établissement à l’autre, déterminante de la thématique sur laquelle travailler.
H.: Vous avez évoqué les conseillers en transition énergétique et écologique en santé (CTEES), y a-t-il une actualité liée à ces conseillers ?
E. F. : Nous avons fait un bilan lors du dernier salon Santexpo (lire notre article), à l’issue des deux premières années de fonctionnement de cette action structurelle. Globalement, ces CTEES ont vocation à être pérennisés car ils génèrent un retour sur investissement, avec une moyenne de 13% d’économie sur l’énergie. Nous avons plaidé pour la généralisation du dispositif et communiqué les chiffres à la Direction générale de l’offre de soins et à la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie pour que justement les postes soient pérennisés. Maintenant, nous attendons.
H. : Les sujets d’adéquation réglementaire sont plébiscités par les structures, est-ce qu’il y en a d’autres ?
E. F. : Aujourd’hui, les soins écoresponsables font partie des sujets très plébiscités. Il s’agit d’une remontée forte du terrain de s’interroger sur comment passer d’une démarche de transition écologique à « je prends les choses en main à l’échelle de mon service ». Concrètement, « je suis chef de service, cadre supérieur de santé ou de proximité, comment est-ce que je fais pour me saisir de la question ? » Typiquement, le raccordement au réseau de chaleur urbain est une bonne décision mais c’est une décision qui est à la main plutôt des services techniques et non une action dont, par exemple, les soignants ou les médecins peuvent se saisir directement. Nous avons donc réfléchi à ce sujet et publié en novembre dernier un premier guide sur les soins écoresponsables au bloc opératoire (lire notre article). Guide qui a été téléchargé 12 500 fois en deux mois. C’est un best-seller. Ce sujet est d’autant plus intéressant qu’il touche à la fois sobriété et pertinence. Là, on arrive à coupler deux éléments. L’écoconception des soins, très clairement, est en très forte attente.
Nous prévoyons de sortir plusieurs guides tout au long de l’année 2026 à la fois sur le champ de la dialyse, des maternités, des produits de santé ou encore de la pharmacie, avec l’idée que chaque service puisse retrouver son guide d’écosoins.
H. : Comment avez-vous travaillé sur ce guide ?
E. F. : Le guide est issu de réflexions pluridisciplinaires associant le Collectif écoresponsabilité en santé et plusieurs sociétés savantes. Nous travaillons ensemble dans différents groupes de travail à des recommandations. L’Anap en fait un premier recensement, qu’elle partage avec ces sociétés savantes qui challengent, ajoutent leurs propres recommandations et les mettent en réflexion. C’est la raison pour laquelle ces guides prennent du temps. Les sociétés savantes nous apportent la garantie que ce qui est proposé est approprié et pertinent vis-à-vis de chacune des professions concernées.
H. : L’Anap prévoit-elle de publier d’autres guides ?
E. F. : Nous prévoyons de sortir plusieurs guides tout au long de l’année 2026 à la fois sur le champ de la dialyse, des maternités, des produits de santé ou encore de la pharmacie, avec l’idée que chaque service puisse retrouver son guide d’écosoins. Le but est que les professionnels à leur échelle puissent avoir un guide centralisant tout ce dont ils peuvent se saisir directement sans avoir à passer par des arbitrages d’investissement qui ne sont pas forcément à leur niveau décisionnel. Cela devrait leur permettre d’être dans l’opérationnel. L’Anap va sortir dans quelques semaines une autre plateforme, un pas à pas dédié à l’alimentation responsable qui est un levier encore un peu sous-exploité. Nous préparons un outil très concret pour aider les établissements à passer à l’action. Nous allons publier également un pas à pas autour de l’énergie, synthétisant l’ensemble de nos productions sur ce sujet, un autre sur les transports durables ainsi qu’un guide sur le numérique responsable. Nous allons également mettre en ligne des productions autour du lien entre transition écologique et économie qui s’inscrit dans le dispositif 360.
H. : Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est ce dispositif 360 ?
E. F. : Le dispositif 360 permet d’épauler les structures identifiées par leur ARS dans un virement à 360 degrés de leur performance. Nous allons regarder les différents leviers qui ne sont pas spécifiques du tout à la transition écologique. C’est-à-dire que nous regardons la réalité de la trésorerie, de la facturation, tout ce qui peut être facilité en matière de recouvrement de trésorerie. Et dans ce travail à 360, on a également un axe transition écologique que nous analysons au niveau de la maturité. Actuellement, l’Anap a accompagné plus de cinquante établissements dans ce cadre-là et s’est aperçue à force de compiler les éléments disponibles qu’il existe des éléments de preuves démontrant un lien entre transition écologique et économie.
La transition écologique n’est pas qu’un levier d’attractivité du personnel
H. : Qu’est-ce que cet argument change ?
E. F. : Très clairement, aujourd’hui, vous allez avoir des hôpitaux, des professionnels convaincus de l’enjeu de la transition écologique et qui vont continuer à tracer leur chemin autour de cette question et d’autres qui vont l’être beaucoup moins. Ceux-là ont besoin d’autres arguments et clairement l’argument de la transition écologique qui permet de générer des économies est un levier très fort pour y passer. La transition écologique n’est pas qu’un levier d’attractivité du personnel, qu’une marque employeur, qu’un enjeu de qualité de vie et de conditions de travail ou de responsabilité générationnelle. Il s’agit aussi d’un levier permettant de contribuer à un retour à l’équilibre. Ce qui tord un peu l’idée préconçue qui consiste à dire que lorsque l’on fait de la transition écologique, ça coûte forcément plus cher. L’agence dispose de suffisamment de matière pour être en mesure de sortir une production d’ici la fin du premier semestre sur cette question. »

